Médicaments contrefaits : l’Inde et la Chine ravitaillent l’Afrique

Article : Médicaments contrefaits : l’Inde et la Chine ravitaillent l’Afrique
28 juin 2016

Médicaments contrefaits : l’Inde et la Chine ravitaillent l’Afrique

Ces deux pays asiatiques sont pointés par l’Institut International de recherche anti-contrefaçon de médicaments (IRACM) comme principaux animateurs des réseaux de fabrication et de distribution de mauvais produits de santé publique sur le continent. Voici mon enquête de la semaine sur cette question juste pour vous.

« La criminalité pharmaceutique », c’est la terminologie utilisée par Interpol, la police transnationale. Selon l’Institut International de recherche anti-contrefaçon (IRACM), ce réseau criminel est entretenu par deux acteurs: la Chine et l’Inde. Chaque jour dans ces deux pays, des membres du service de nettoyage des hôpitaux revendent les conditionnements, des agents de l’hôpital les achètent, des grossistes et enfin les fabricants de médicaments contrefaits. Selon Jiang Yiqun, du service de la police des crimes économiques de Jinhua, un agent de nettoyage peut toucher 1 500 yuans (240 dollars) pour un package complet de médicaments traitant le cancer du sein (avec le flacon, les instructions et les labels d’authenticité), et 1 200 yuans (190 dollars) pour un médicament traitant le cancer des ganglions.

Contre les faux médicaments. Crédit photo "L'Express"
Contre les faux médicaments. Crédit photo « L’Express »

D’après un responsable du service d’inspection des médicaments de New Delhi, la plupart des médicaments exportés vers les pays pauvres contiennent de l’amidon ainsi que de la poudre de blé et peuvent entrainer de sérieuses maladies voire des décès. En novembre 2011, la mobilisation de 16 000 agents de police a permis l’interpellation de 1 770 suspects dans le cadre de ce trafic et la valeur des médicaments contrefaits saisis a été évaluée à deux milliards de yuans (315 millions de dollars) par les autorités chinoises. 1 400 officines de fabrication ou de commercialisation de médicaments contrefaits ont aussi été découvertes. En 2015, la Voix de l’Amérique, reprise par le site d’information de l’Institut international de recherche anti-contrefaçon de médicaments (IRACM) informe que l’Afrique est un marche juteux pour l’Inde, devenue le chef de file mondial dans la fabrication et l’exportation de médicaments génériques. A ce titre, son Premier ministre Narendra Modi, avait rencontré les chefs d’Etat de plus de 50 pays africains pour examiner les moyens pour l’Inde d’améliorer l’infrastructure de santé du continent africain. « L’exportation de médicaments génériques en Afrique serait estimée à 15 milliards de dollars pour l’économie indienne. Mais l’Inde est également pourvoyeuse de médicaments falsifiés ou de qualité inferieure qui sont dangereux : soit parce qu’ils contiennent des ingrédients toxiques; soit parce qu’ils n’ont aucune efficacité », apprend-on.

Le 29 avril 2016 à Dakar, au Sénégal, on apprenait au cours d’un séminaire sur les médicaments contrefaits organisé par la fondation Chirac, et la Fédération internationale des fabricants et associations pharmaceutiques en partenariat avec Develop Innovate Advance, que les médicaments contrefaits en Afrique font des ravages. En 2013, on a enregistré la mort de 122 350 enfants africains due à un faux antipaludéen et à un médicament de qualité inferieure. « Cette contrefaçon atteint 30% sur le continent africain, mais elle est bien supérieure dans certains pays de la région. Le prix élève des médicaments, la porosité des frontières, l’absence de laboratoires de contrôle, une réglementation incomplète, des peines peu dissuasives, et aussi peu de pharmacie en milieu rural, tant de raisons qui font de l’Afrique le continent le plus en danger », s’indignent les experts des médicaments. Et d’accuser: « L’Afrique fabrique moins de 5% de ces médicaments contrefaits, la majorité provenant d’Inde et de Chine. Ces pays ont un rôle à jouer pour empêcher ces médicaments d’arriver sur le continent africain ».

Des tueurs silencieux
Des tueurs silencieux

 «Gazon»

Au Marché central de Douala ce 23 juin 2016, les vendeurs de médicaments sont alignés les longs des trottoirs. La majorité dispose des parasols pour protéger leurs marchandises contre les intempéries. Comme s’ils se sont passé le mot, aucun revendeur ne dévoile les origines de ses médicaments. Ils en ont de toutes les couleurs et a des prix extrêmement bas. « Avec 100 F CFA, tu peux trouver ce que tu veux ici », nous apprend un commerçant. Un peu plus loin devant, vers la route qui mène à la pharmacie de la Mosquée, un jeune homme transporte un seau de médicaments sur la tête. Ce dernier est sur le point de parcourir plusieurs quartiers de la ville à pied à la recherche des clients. « Quand je rencontre quelqu’un qui est souffrant et qui n’a pas beaucoup d’argent, je lui propose des comprimés à un prix très bas. C’est ma façon à moi d’aider les malades », explique le vendeur ambulant.

Apres hésitation, il nous apprend finalement que ses produits pharmaceutiques sont d’origine chinoise. Pendant qu’il parle, le jeune homme pointe du doigt un immeuble où on aperçoit un centre de santé chinois qui est ouvert aux populations de Douala depuis plusieurs années déjà. « Ils viennent de leur pays avec des lots de médicaments qu’ils mettent à la disposition des revendeurs. C’est de la même manière qu’ils viennent avec des habits et chaussures dans des conteneurs. Mais moi, je ne fais pas dans la vente des habits, mais des médicaments », renchérit notre interlocuteur. Des revendeurs ambulants comme ce dernier sont légion dans la cité économique camerounaise. Il existe également beaucoup de personnes qui ont transformé leurs maisons en centre de santé. Ils y vendent des comprimés, administrent des perfusions aux malades et leur établissent même parfois des ordonnances quand il leur manque des médicaments. Certains y trouvent satisfaction pendant que d’autres s’en plaignent et trouvent souvent la mort faute de soins de qualité.

 Bataille

En sa qualité de médecin, le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala (CUD) mené une lutte acharnée contre le désordre urbain. Et les vendeurs de « gazon » basés le long des trottoirs de la capitale économique camerounaise sont dans le viseur de Fritz Ntonè Ntonè. Seulement, on constate que ceux-ci ont la peau dure. Mais M. Ntonè Ntonè ne lâche pas prise. Encore qu’il a sa petite idée sur les origines de ces tueurs silencieux. A l’en croire, ces médicaments contrefaits entrent au Cameroun par le port de Douala. Une opération des personnes véreuses dont le seul objectif est de se faire les poches au détriment des populations très souvent naïves des dangers qu’elles courent en se ravitaillant dans la rue. Pour sauver des vies, le premier magistrat de la ville de Douala promet de prendre des dispositions concrètes à son niveau pour combattre ce phénomène dans sa circonscription. Ce fléau gangrène et tue les populations de la sous-région à petit feu, alors qu’il existe des services compétents censés contrôler tous les conteneurs qui y entrent. Ce qui laisse croire qu’il y a des complicités internes qui avancent masquées. Mais à l’extérieur, aux côtes africaines, Bernard Leroy, le directeur de l’IRACM, basé en France, dénonce un complot contre l’Afrique. A l’en croire, les trafiquants des médicaments illicites en Afrique subsaharienne sont originaires d’Asie.

Des vendeurs ambulants
Des vendeurs ambulants

C’est un crime organisé qui donne beaucoup d’argent, au même titre que la drogue, selon Bernard Leroy. « La principale, c’est essayer d’interrompre les conteneurs qui viennent d’Inde et de Chine et qui apportent des millions de médicaments. Mais nous essayons également de faire d’autres choses : la lutte contre les faux médicaments,… persuader les gouvernements de rendre accessible des médicaments à des prix pas cher, l’action auprès des patients, pour les sensibiliser aux risques des faux médicaments », indique le français, qui invite les autorités de la sous-région à neutraliser les gros bonnets de ce domaine a l’extérieur avec des moyens modernes et harmonisés, tout en adhérent aux textes d’Europe et de l’Organisation des Nations unies (Onu) en matière de faux médicaments.

En présence de ses homologues de la santé et représentants des cinq autres pays de la Cemac au cours de leur première conférence internationale portant sur ces questions, organisée le 23 juin 2016 a Douala par l’ Organisation de Coordination et de Coopération pour la lutte contre les Grandes Endemies en Afrique Centrale (Oceac), André Mama Fouda, le ministre camerounais de la santé publique souhaite que leurs assises n’accouchent pas d’une souris. « Nous pensons que si les réseaux sont démantelés en amont, s’il y a une bonne coordination avec les forces des douanes, de police, nous pouvons empêcher que des médicaments contrefaits puissent entrer dans notre pays… beaucoup d’espoirs sont fondés pour cette conférence, pour qu’avec un plan stratégique commun, nous pouvons donc mener des actions communes dans la sous-région et protéger notre région des médicaments contrefaits », ambitionne le patron de la santé camerounaise.

 

Didier Ndengue

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