A Yaoundé, il n’y a pas que des poltrons dans les taxis

Les passagers de la capitale camerounaise sont généralement muets comme des carpes. Ils murmurent en solo contre le « roi ». Rares sont ceux qui haussent le ton comme ceux que j’ai rencontré cette semaine dans la ville aux sept collines.

Ouf ! Enfin débarrassé de cette fille du bus. Ma voisine qui dansait comme une sirène. Elle a fait le trajet Douala-Yaoundé avec des écouteurs aux oreilles. Pendant le voyage, elle n’a cessé d’esquisser quelques pas de danse étant assise. J’ai voulu partagé sa joie de vivre. Mais je me suis rappelé que nous n’étions pas du même monde. Elle, c’est la danse, moi, c’est le bavardage. Mais je lui ai quand même fait savoir qu’elle danse bien. Le blogueur Yves Kemayou Tchakounté, m’a reproché de l’avoir laissé partir sans placer un « mot ». Humm Yves, tu souhaitais que je drague cette meuf alors que je suis fiancé ?

Chers jeunes compatriotes, osez donc !

Souvenez-vous, depuis quelques années, le président de la République du Cameroun,  le roi pour certains opposants incapables de mobiliser même dix militants au cours d’un meeting, recommande aux jeunes d’oser. Parce qu’ils sont déboussolés, nos jeunes croient alors que le boss veut qu’ils osent se lancer dans l’immigration clandestine, la prostitution, les sectes occultes, etc. En tout cas, c’est l’impression que j’ai après chaque discours du locataire d’Etoudi. Tenez par exemple, quelques semaines après son adresse à ses jeunes compatriotes, le 10 février dernier, l’un de mes cousins a quitté le pays à pied pour l’Europe. Au moment où je rédige ce billet, le gars croupit dans la misère en Algérie.

Dans un taxi de Yaoundé. CC: Wikimedia

Rassurez-vous, il n’est pas parti tout seul. C’est tout un groupe d’amis qui a pris la route pour l’Europe, leur eldorado. Les gars disent qu’ils préfèrent souffrir ailleurs que de souffrir dans leur pays natal. Avant de partir, mon cousin m’a dit que le pays est en otage. Je ne savais pas de quoi il voulait parler. Dans un taxi hier à Yaoundé, j’ai compris la phrase de mon cousin.

Généralement, quand je séjourne dans la capitale, je n’hausse pas le ton, parce que je sais que c’est une cité de répression. Des indics sont déployés partout dans la ville. Ici, on murmure seulement. On ne parle pas fort parce qu’on ne connait pas qui est qui. L’idéal est donc de rester muet comme une carpe.

Mes voisins de taxi ont fait l’exception. Ils parlaient tous comme s’ils sortaient d’une réunion contre le régime de Paul Biya.

Des gueulards dans le taxi  

Tout a commencé devant un immeuble carrelé sur lequel il est écrit : « ABC ». L’un de mes voisins a rapidement collé une signification à cet immeuble. A=Association, B=Bandits et C=Camerounais. Ce qui donne : Association des bandits Camerounais.

Il faisait ainsi allusion aux fonctionnaires qui distraient les deniers publics pour se bâtir des immeubles et des villas. Pendant le trajet, on  a également parlé d’Issa Hayatou, qui a fait 29 ans à la tête de la Confédération africaine de football (Caf). Issa Hayatou a même été à la tête de la Fédération internationale de football association (Fifa), après la déchéance de Sepp Blatter. Après près de trois décennies au trône de l’instance faitière du football africain, le Camerounais voulait encore briquer un nouveau mandat. Massah, que c’est ton entreprise ? Il a malheureusement été battu par un Malgache.

Paul Biya, chef de l’Etat camerounais. CC: Wikipedia

Il parait que quand un africain goûte au pouvoir, il ne veut plus le quitter. Les pépés s’accrochent jusqu’à la mort. On dirait une malédiction ! Même Dieu s’est reposé le septième jour n’est ce pas ? Il n’a pas fait comme ces octogénaires qui croient que les fauteuils présidentiels ont été créés rien que pour eux. Je pense ainsi aux présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale du Cameroun. Marcel Niat Njifenji, né en octobre en 1934 et Cavayé Yéguié Djibril, né en 1940, malgré leurs âges avancés, ne jettent pas l’éponge. L’un de mes voisins a laissé entendre que le premier (Niat) ne tenait plus sur ses deux jambes. « Il bave même quand il marche. Quand il décide de marcher pour aller à l’église, les gens souffrent. Il est lent et bloque la circulation », apprend-t-il.

Le taxi avance. Les commentaires pleuvent. On parle de tout et de rien. Même des homosexuels et sectes qui recrutent ces derniers temps dans la capitale politique. Le chauffeur du taxi s’en mêle aussi. Moi, je reste très attentif. Les sujets sont très passionnants. Le feu de signalisation est au vert, mais la circulation est bloquée. Nous sommes à Tsinga Elobi. Le chauffeur aperçoit l’un de ses meilleurs potes de Douala. « Man, je t’ai appelé plusieurs fois, mais ton téléphone ne sonnait pas », vocifère-t-il. Ce dernier, sans hésiter, va venir lui remettre sa nouvelle carte de visite. « Appelle-moi désormais à ce numéro », précise-t-il. Après le départ de son pote, notre chauffeur, un vrai commère, nous apprend que « ce gars que tu vois n’a pas fréquenté. Il n’a même pas fait l’école maternelle. Mais aujourd’hui, il fait dans le pétrole. Il est devenu très riche. Mais moi je sais qu’il est entré dans la secte ».

Marcel_Niat_Njifenji, président du Sénat. CC: Wikipedia

Le chauffeur parle avec une ferme assurance. Mais je ne suis pas d’avis avec lui sur ce point. Je ne sais sur quoi il se base pour dire que son ami est dans une loge, mais je suis de ceux qui pensent qu’on peut réussir dans la vie, sans diplôme, sans même avoir fait l’école maternelle. La vérité est que notre conducteur est un gars de Douala. A Douala, on a tendance à croire que tous ceux qui réussissent à Yaoundé ont « plongé la main » quelques parts. Parce qu’ici, seuls les réseaux dictent leur loi.

Bon chauffeur, vous pouvez me déposer ici. Merci messieurs pour votre « kongossa », j’ai rarement croisé les gens qui critiquent le président Biya et ses hommes ici comme vous.

 

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Didier Ndengue
Journaliste-blogueur

3 Commentaires

  1. Hum,
    Je m’attendais en ouvrant la page à lire le contenu de vos échanges  »taxitiques ».
    Tsuiiipppp
    C’est vrai que tu es vraiment un peureux hein!

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