Cameroun : propagande à outrance et intimidations des internautes

Le ministère des Postes et des télécommunications du Cameroun a entamé une campagne de lutte contre la désinformation via les réseaux sociaux il y a environ deux semaines. Une opération très noble, que je salue. Mais la patronne de ce département ministériel doit avant tout connaître les raisons qui poussent certains internautes à publier des informations et des images visant « à déstabiliser notre pays ».

Réunion sur les réseaux sociaux à Douala. Crédit : Frank William Batchou

« Cher abonné, ne vous rendez pas complice de la désinformation et de la déstabilisation de notre pays via les réseaux sociaux », ce message est du ministère des Postes et des télécommunications du Cameroun (Minpostel). Je l’ai reçu le 28 janvier 2017 à 10h13 sur mon téléphone portable. Je reçois ce genre de message presque tous les jours depuis maintenant deux semaines ! Ils me tapent déjà sur les nerfs, ça devient de plus en plus agaçant. Une chose est certaine : je n’en veux plus, la messagerie de mon téléphone est déjà saturée. Ma batterie est tout le temps déchargée depuis que cette histoire a commencé à polluer ma messagerie. J’ai l’impression qu’il n’y a que moi que le Minpostel sensibilise, comme si toute leur campagne était concentrée sur moi ! Comme si je publiais de fausses informations visant à déstabiliser notre pays via les réseaux sociaux. Je me demande même si le Minpostel a eu le temps de visiter mes pages Facebook et Twitter avant d’inonder mon téléphone avec ses machins. Des mises en garde qui me laissent à 37, parce que personnellement je ne publie pas n’importe quoi sur les réseaux sociaux. Ceux qui me suivent sur Facebook ou sur Twitter, connaissent très bien ma position. Premièrement, je déteste les intimidations ; et deuxièmement, le Minpostel ne m’empêchera pas de dire ce que j’aime ou ce que je n’aime pas sur mes pages Facebook et Twitter. Sur ces deux plateformes, je publie les images et les articles qui me passionnent. Les règlements de compte, les rumeurs et le chantage… tout ça ne m’intéresse pas. C’est un choix que j’assume pleinement.

Panorama des médias sociaux. Crédit : pixabay.com


Des micro-blogueurs engagés

Sur les réseaux sociaux, tout le monde n’a pas les mêmes intérêts. Il y en a qui « pissent » sur mes posts, jugés trop chrétiens par certains, mais applaudis par d’autres. D’autres trouvent leur compte en publiant des vidéos, des images et des informations qui soulèvent les masses et fâchent nos dirigeants : leurs publications, jugées négatives par nos gouvernants, font le tour du monde et suscitent beaucoup de réactions.

Avant l’arrivée des réseaux sociaux, les gens du gouvernement nous mentaient pêle-mêle. Ils pouvaient par exemple nous dire qu’il y a eu aucun mort dans un déraillement ou dans un crash d’avion. Et tout le monde les croyait sans discuter, jusqu’à ce que des familles constatent la disparition de l’un de leurs, ou qu’on retrouve des corps, des ossements humains… dans des ravins. Aujourd’hui, même avec l’avènement des réseaux sociaux, nos dirigeants tentent toujours de truquer le nombre de victimes après un drame.

Les réseaux sociaux contrôlent l’actualité dans le monde. Crédit : pixabay.com


Infos et intox en un clic

Depuis quelques années, les réseaux sociaux ont pris une longueur d’avance sur les médias conventionnels. Avant d’être publiques, la majorité des informations retrouvées dans la presse passent d’abord par des groupes de discussions sur les réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp). Le Minpostel le sait très bien. Il sait également que c’est grâce aux utilisateurs des réseaux sociaux que beaucoup de choses ont changé dans ce pays. Sans réseaux sociaux, il est certain que des événements comme l’éventration de Monique Koumateke (mars 2016), devant les urgences de l’hôpital Laquintinie à Douala, en plein air, sous le regard impuissant du corps médical, seraient passés inaperçus. C’est grâce à la vidéo « choquante » publiée sur les réseaux sociaux que le ministre de la santé publique, André Mama Fouda, a été contraint de s’exprimer. Il s’est d’ailleurs empressé de dire qu’il n’y avait pas eu « négligence médicale », alors que la vidéo prouvait le contraire. C’est aussi grâce à l’écho créé par les médias sociaux que le gouverneur de la région du littoral, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, et son état major, se sont rendus sur les lieux du drame en quelques minutes seulement. C’est également grâce aux utilisateurs des réseaux sociaux (que le Minpostel menace) que nous avons été informés du scandale ferroviaire d’Eseka (octobre 2016) et des crimes dans les régions anglophones du pays, des drames qui ont ôté la vie à plusieurs dizaines de camerounais.

« Madame Minette Libom Li Likeng, ministre des Postes et télécommunications du Cameroun. Crédit : wikipedia.org »

Il faut faire former vos internautes 

Les réseaux sociaux jouent un rôle capital dans un pays où l’immobilisme, l’inertie, la corruption, le chômage, l’affairisme, la discrimination, les détournements des deniers publics… ont élu domicile.

Je reconnais qu’il y a souvent eu des dérapages sur les réseaux sociaux. Des personnes de mauvaise foi qui publient des choses inutiles qui secouent la République et menacent la paix de notre pays. Avouons aussi que certaines de ces rumeurs finissent souvent par se réaliser. In fine, je pense que le Minpostel met les utilisateurs des réseaux sociaux camerounais en garde parce qu’il voit que les intérêts du gouvernement sont menacés. J’aurai aimé que Mme Minette Libom Li Likeng, la patronne du Minpostel, débute sa campagne par la formation des internautes et non avec un message menaçant comme celui-ci : « un abonné risque un emprisonnement de 20 ans s’il est auteur de déclarations mensongères ou de dénonciations calomnieuses via un réseau social ».

 

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